Mon plus jeune fils aime me rappeler avec malice qu’il a la vie devant lui.

Il lui suffit de le dire pour que son visage s’illumine et que ses yeux pétillent. Son regard porte alors si loin qu’il semble scruter l’avenir face à lui. Cela me trouble toujours. Car ce que nous savons de nos vies, ce que nous en voyons, n’est-ce pas ce qui a déjà eu lieu ? En hébreu, ce qui est “avant“, le passé, se trouve devant mon visage. Si loin que je regarde, je contemple ce qui préexiste à l’instant. L’avenir reste caché, inconnu, dans mon dos.

J’aime cette image de la vie. Elle me rappelle que l’homme est comme un rameur progressant “à reculons“. Pour avancer, il doit tourner le dos au but qu’il poursuit. S’appuyer sur ce qu’il voit, ce qu’il connaît, sans s’y agripper. Faire des choix, certes, mais fondamentalement à l’aveugle car tout est toujours possible. Un exercice de confiance et de lâcher-prise qui, je l’avoue, me font parfois défaut. Prise que je suis dans l’illusion qu’une bonne maîtrise devrait me permettre de vivre pleinement le présent en anticipant tout aussi pleinement l’avenir.

Il n’en est rien et c’est tant mieux. Le cours de l’existence ne se dompte pas, il s’apprivoise. La vie n’est pas une suite d’événements logiques et prévisibles mais une succession d’expériences dont nous construisons le sens après coup. En ce sens, vivre est une démarche de foi. J’ose le dire ainsi en référence à Martin Luther King qui a eu cette magnifique expression : « Avoir la foi, c’est monter la première marche, même quand on ne voit pas tout l’escalier. »

Line Dépraz, pasteure