Vous le savez peut-être, quand on tient une Bible entre les mains, on tient bien plus qu’un livre. Pas tellement à cause du statut particulier que certains lui accordent. Ni même parce que c’est l’ouvrage le plus largement traduit dans le monde, pas loin de 550 langues et dialectes et le plus largement diffusé aussi.

La Bible, c’est bien plus qu’un livre parce que vous avez là une véritable petite bibliothèque. 66 livres, des dizaines d’auteurs, une rédaction qui s’étale en gros entre le 15ème siècle avant notre ère et les années 100.

Vous y trouvez, des mythes, des sagas, des proverbes, des paroles de sagesse, des témoignages, des paraboles, des miracles. Il y a des récits d’amour, d’autres de haine, des récits historiques aussi. Il y a encore des évidences et des contradictions. C’est que la Bible ne tombe pas du ciel. Elle rend compte profondément de notre humanité. Alors elle nous ressemble, un peu. Du coup, quand on la feuillette, on peut tomber sur des pages qui nous plaisent, qui nous réconfortent, qui nous intéressent et qui nous interpellent ; on peut aussi tomber sur des pages qui nous rebutent, nous angoissent ou nous agacent.

Aujourd’hui, nombre de personnes la considèrent comme un best-seller. Il y a 500 ans, la Bible était un bien précieux et rare. Elle n’était -de loin pas- glissée entre toutes les mains.

Dans leurs élans, leurs convictions, leur volonté de donner au peuple le texte jusqu’alors confisqué par les prêtres, les Réformateurs ont développé plusieurs intuitions. Je reviens sur deux d’entre elles qui pour moi sont majeures et dont les répercussions sont bien plus larges que pour les seules Eglises.

– Tout d’abord, cette intuition que les Ecritures sont à interpréter, encore et toujours. Dire la nécessité d’une interprétation sans cesse à remettre sur le métier, c’est dire qu’un texte ne livre jamais sa signification une fois pour toute. Le sens n’est pas clos. Ce qu’on en fait non plus. Les théologiens le savent mais d’autres, comme les avocats, aussi. C’est bien pour cela que nous disons de la Bible qu’elle n’est pas lettre morte mais qu’elle donne à entendre une Parole vivante. Et que ce qui lui donne sens, ce qui lui donne vie, ce ne sont ni les dogmes ni une vérité qui en précéderait la lecture mais la capacité qu’a chaque génération d’en questionner les récits et d’y apporter des interprétations qui mettent en route notre quotidien. Voilà ce que les Réformateurs disaient.

Mais c’est aussi une conviction que je partage avec Delphine Horvilleur, une collègue rabbin en France, qui va jusqu’à dire que les textes –et l’histoire dont ils sont l’écho- les textes ne tolèrent pas qu’on les fige dans une interprétation qui serait déterminée une fois pour toutes. Parce que, paradoxalement, le propre d’un texte sacré, c’est de pouvoir être révélé encore et encore… La lecture de nos pères –dit-elle- nous inspire mais elle n’est pas la seule qui soit correcte. Croire que la vérité se trouve dans l’interprétation d’hier uniquement, c’est une idolâtrie du texte ; qui tue le texte.

Cette dernière affirmation me permet d’aller plus loin encore dans ce sens et dire que ne pas faire violence au texte, entendez par là, l’accepter comme une évidence univoque plutôt que le prendre à bras le corps pour en découdre, pour en chercher la pertinence aujourd’hui, ne pas faire violence au texte dans ce sens-là, c’est prendre le risque de faire violence aux humains.

Tous les fanatismes et dogmatismes l’ont hélas bien compris qu’ils se déploient dans la sphère religieuse, mais aussi économique, sociale ou politique. On n’a pas le monopole, nous autres religieux.

Tant de fanatismes, de dogmatismes de tous poils qui se cachent derrière des principes, derrière des compréhensions figées et donc sclérosantes des textes comme de la vie, derrière un pseudo principe d’évidence qui guiderait le monde, tant de ces fanatismes qui ne visent qu’à museler, dénigrer voire détruire autrui.

Dans un effort d’interprétation, faire violence au texte, aux décrets, aux lois plutôt qu’aux humains. Voilà de quoi nourrir une première réflexion.

– Et puis, hérité de la Réforme aussi, le fameux sola gratia. Ce rappel que tout homme, toute femme, est sauvé par la grâce de Dieu seul et non par ses œuvres.
Oh, je vois bien le terrain glissant sur lequel je m’enfile.
Une foi sans œuvres, c’est un peu comme des promesses politiques sans lendemain ou un bilan de mandat sans acquis concrets… Je comprendrais que vous ayez l’impression qu’il manque quelque chose et que je vous baratine.

Peut-être qu’aujourd’hui, on ne dirait plus l’intuition de la Réforme en ces termes. Dans cette radicalité.
N’empêche. La foi se traduit en œuvres, en actions concrètes dans l’intimité de sa famille comme dans la sphère publique et sociale. C’est certain.
N’empêche. Ce ne sont pas les œuvres qui garantissent notre dignité humaine devant Dieu ou notre salut. Pas plus que notre valeur ne saurait se résumer à nos actes… Aucun de nous ne se résume à ce qu’il fait.

Je crois et j’affirme donc que nous sommes aimés premièrement, totalement, inconditionnellement par Dieu. Et ce n’est pas inutile de le rappeler à une époque où le besoin de reconnaissance est devenu stressant voire mortifère, et où la concurrence méconnaît les limites éthiques et humaines.

Oui, je crois et j’affirme que nous sommes aimés et reconnus par un tout Autre ; qu’on le veuille ou non. Cela ne dépend ni de notre vie ni de ce que nous en faisons. Et c’est cela qui nous donne toute notre valeur.

Alors, je vous y encourage.

Vous qui êtes appelés à faire des lois, souvenez-vous que le texte est au service de l’humain, à interpréter, à faire évoluer…
Vous qui, plus que tout autre, êtes jugés sur le résultat de votre mandat, souvenez-vous que votre valeur ne se résume pas à votre action politique.

Ce sont là deux certitudes qui traduisent la dimension spirituelle de votre engagement.

Amen

Enregistrer